Home | CD : Contenu | Intro | Evangelista | Tanaka | Weir | Parkinson | Per Nørgård | Cameron | Egoyan | Achetez un CD



 
Introduction
   Anne Michaels
 

    Une nuance somatique qui confère au son sa douleur. Une ombre. Presque sans traces — comme le temps qui se plierait imperceptiblement autour de la pensée mortelle.

    Une bribe de musique de piano émanant d’une petite radio de cuisine à Paris, passant par la ligne téléphonique jusqu’à Toronto, capté par un répondeur à la piètre qualité sonore ; un message laissé au creux de la nuit. J’approche mon oreille de l’appareil. J’aime la personne à qui appartient la radio, à tant de milliers de kilomètres d’ici, et cela affecte sans doute mon écoute. Mais il ne s’agit pas que de cela. Je fais repasser encore et encore une bribe, un fragment, tant la profondeur de l’interprétation est immédiatement perceptible, même à travers le grésillement de la bande magnétique. Lors d’un concert en direct, sur le disque le plus pur, même sous les pires conditions sonores, on reconnaît cet élément mystérieux et indéfinissable : le toucher pianistique.

    Le son est une collaboration complexe : entre l’instrument, l’esprit et le corps de l’interprète, sa rigueur et son abandon physiques et émotifs, la notation du compositeur, l’écoute à la fois du public et de l’interprète… Les éléments virtuels de la virtuosité — dans chaque nouvelle interprétation, ces relations diffèrent, changent, réagissent entre elles d’une manière toujours nouvelle — ne pourront probablement jamais être définis.

    L’interprétation qu’offre Eve Egoyan des pièces sur ce disque est d’une rare discipline, d’une rare intuition dans le meilleur sens du mot — l’intuition telle que conditionnée par des années de travail. C’est une compréhension approfondie et passionnée de la cohérence interne de la musique ; c’est à la fois une écoute et une réaction.

    La perspicacité d’Egoyan, l’étendue de ses moyens techniques, sont proprement remarquables. La variété du timbre, du toucher et de la couleur est chez elle si intensément calibrée qu’on pourrait presque croire qu’elle joue plusieurs pianos distincts sur ce disque. La
« chambre d’écho enchantée » de Turn, les notesrépétées mais toujours nouvelles de The Art of Touching the Keyboard, la chaleur splendide de Nuevas monodías españolas, le « froid glacé et solide » de Crystalline, la montée et la chute poignante, le pénétrant dialogue intérieur de Corals of Valais dans chaque pièce se joue une gamme impeccablement complexe de relations. Et le champ d’émotions d’Egoyan est aussi étonnamment vaste ; elle maîtrise parfaitement les plus subtiles gradations de sentiments. Son évocation du récit sous-jacente de Trail est particulièrement émouvante.

    Selon Egoyan, ces pièces s’intéressent « aux différentes sortes de virtuosité requises pour jouer la musique contemporaine, l’engagement physique face à l’oeuvre, l’écoute et l’imagination… l’exploration denouveaux langages pour l’instrument… »

    Je sais que je ferai jouer ce disque pour quelqu’un au téléphone, au milieu de la nuit. Je tiendrai le combiné tout près du haut-parleur, laissant ainsi les interprétations d’Egoyan, l’intégrité de son jeu voyager non pas par le disque, mais dans le temps.

    « Nouveaux langages » ; aussi anciens quel’émotion, que le son.


Home | CD : Contenu | Intro | Evangelista | Tanaka | Weir | Parkinson | Per Nørgård | Cameron | Egoyan | Achetez un CD

Copyright 2004 / Eve Egoyan / All rights reserved. 3/5/04